Cette conférence, présentée par l’archéologue et mayaniste Clément Goullin, vise à déconstruire les mythes entourant la civilisation maya, en particulier l’idée d’un “effondrement” mystérieux. En s’appuyant sur des faits scientifiques, il présente les caractéristiques fondamentales de cette culture mésoaméricaine, analyse les causes multifactorielles (guerres, sécheresses, surexploitation agricole, défaillance des élites) de l’abandon des cités-États du Classique, et démontre la continuité de la civilisation maya jusqu’à l’époque contemporaine.


Cette section initiale présente le parcours de Clément Goulin, de ses débuts dans le marketing web à sa reconversion en archéologue spécialisé sur les Mayas. Il expose ses motivations personnelles et professionnelles, notamment son désir de vulgariser la science pour contrer les idées reçues et la désinformation véhiculée par les médias grand public sur les civilisations anciennes, posant ainsi les bases de sa démarche critique et factuelle pour la conférence.
Après une école de commerce et six ans de carrière dans le marketing digital, Clément Goullin a décidé de poursuivre son rêve d’enfant, inspiré par les sites de l’île de Pâques, de Carnac et du Mexique. Il a repris des études pour devenir archéologue et mayaniste, diplômé de Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2021. Aujourd’hui, il partage son temps entre l’enseignement du marketing digital (70%) et ses activités archéologiques (30%) via sa start-up, l’Agence Archéologique. Celle-ci propose des conférences et des voyages visant à présenter la discipline différemment, y compris en entreprise.
M. Goullin introduit la problématique principale de son intervention : la méconnaissance du public sur les Mayas, alimentée par une vision “européocentrée” et le goût des médias pour le “mystère”. Il critique ouvertement des publications comme National Geographic pour la diffusion d’informations fausses ou simplistes, telles que l’idée d’un “effondrement mystérieux” ou des clichés sur la pauvreté et la dangerosité du Mexique. Il affirme que, contrairement à ces récits, les raisons de l’abandon des cités sont aujourd’hui “plutôt très claires”. Il revendique une approche “très scolaire”, s’appuyant rigoureusement sur des faits et articles scientifiques pour corriger ces perceptions erronées.


Cette partie établit le cadre de référence nécessaire à la compréhension de la civilisation maya. Le conférencier définit l’aire culturelle de la Mésoamérique, ses traits communs (agriculture du maïs, sacrifice humain, jeu de balle), puis situe et distingue les Mayas des autres grandes civilisations comme les Aztèques et les Incas. Il détaille ensuite la géographie spécifique et la chronologie (Préclassique, Classique, Postclassique) du monde maya pour contextualiser les événements à venir.
La Mésoamérique, concept défini par l’anthropologue Paul Kirchhoff, est une aire culturelle partageant des traits communs malgré l’absence d’unité politique ou géographique. Parmi les caractéristiques principales, on trouve :
· L’agriculture du maïs, pierre angulaire de ces sociétés.
· L’écriture glyphique, particulièrement complexe chez les Mayas qui rédigeaient des livres (codex).
· Un double système calendaire de 365 jours (agricole et religieux).
· Des temples à structure pyramidale, qui sont des lieux de culte et non des tombeaux comme en Égypte. Les archéologues préfèrent ce terme à celui de “pyramide”.
· L’absence de “villes” au sens moderne, remplacées par des centres civico-cérémoniels sans concentration d’habitations autour.
· La culture du cacao, utilisé parfois comme monnaie.
· Le jeu de balle, pratiqué avec une lourde balle de caoutchouc (4 à 6 kg) sans utiliser les mains ni les pieds.
· Le sacrifice humain, omniprésent et fondamental. Contrairement à la vision chrétienne, les dieux mésoaméricains se sont sacrifiés pour créer le monde, et les hommes doivent leur offrir du sang pour leur permettre de continuer à exister.
Géographiquement, les Mayas occupaient une zone de 340 000 km² (péninsule du Yucatán, Chiapas, Guatemala), loin des Aztèques (ou Mexicas, au centre du Mexique) et très éloignés des Incas (dans les Andes). Chronologiquement, la civilisation maya s’étend sur une très longue période, de -1200 av. J.-C. jusqu’en 1697. Elle est divisée en trois phases : le Préclassique (jusqu’à 250 ap. J.-C.), le Classique (250-900, l’âge d’or) et le Postclassique (900-1697, période de renouveau après l’abandon de nombreuses cités). Politiquement, les Mayas étaient organisés en cités-États rivales, en guerre quasi-constante, dans un modèle similaire à celui des cités grecques.


Cette section explore les réalisations et les aspects distinctifs de la civilisation maya à son apogée. Elle aborde l’architecture monumentale (temples-pyramides, palais) et son rôle dans la “théâtralisation du pouvoir”, les arts (céramique, stèles gravées, codex), et surtout l’ingénierie avancée en matière de gestion de l’eau (cénotes, chultunes, réservoirs, filtration) et les techniques agricoles complexes (permaculture, culture sur brûlis, champs surélevés).
L’ingéniosité maya se manifeste particulièrement dans plusieurs domaines clés :
· Architecture monumentale : Les Mayas ont érigé d’imposants temples-pyramides (Tikal, Uxmal) et des palais. Les constructions verticales (temples) avaient une fonction religieuse, visant à se rapprocher des dieux, tandis que les constructions horizontales (palais) avaient une fonction politique. Cette architecture servait une “théâtralisation du pouvoir” : les plateformes surélevées et les larges esplanades permettaient aux élites de se montrer et de séparer l’espace public de l’espace privé. Même les habitations paysannes étaient construites sur de petites plateformes. Grâce à la technologie LIDAR, on estime la population à l’apogée à près de 11 millions d’habitants, avec une densité de 120 personnes au km².
· Gestion de l’eau : Dans un environnement où l’eau était une ressource critique, les Mayas ont développé des systèmes hydrauliques sophistiqués. Ils utilisaient les cénotes (puits naturels) et creusaient des citernes souterraines (chultunes). La cité de Tikal disposait d’immenses réservoirs capables d’alimenter 10 000 personnes pendant 18 mois, et utilisait du zéolithe pour filtrer l’eau, une technique que les Européens n’adopteront qu’au XIXe siècle.
· Agriculture et alimentation : Ils pratiquaient une forme de permaculture avec la technique des “trois sœurs” (maïs, courge, haricot). Face aux sécheresses, ils ont développé une agriculture plus intensive, notamment via la culture sur brûlis raisonnée (permettant un retour de la forêt en 100 ans) et la création de champs surélevés dans les marécages (chinampas). Cette dernière technique, d’un rendement exceptionnel, combinait agriculture et pisciculture (poissons, tortues). La domestication était limitée au dindon, aux abeilles et au chien, ce dernier étant consommé.
· Arts et écriture : L’art maya se distingue par le travail de la pierre calcaire (stèles), la céramique peinte considérée par les spécialistes comme l’une des plus belles au monde, et la fabrication de livres (codex). Leur système de comptage en base 20 (points et barres) leur permettait de réaliser des calculs complexes et de tenir des registres calendaires précis.


Cette partie centrale constitue le cœur de l’argumentation, déconstruisant l’idée d’un “collapse” unique et soudain. Le conférencier analyse un enchevêtrement de causes interdépendantes ayant mené à l’abandon progressif des grandes cités des basses-terres du sud. Il examine successivement l’intensification des guerres, l’impact des sécheresses prolongées, la dégradation environnementale due à l’agriculture intensive, et enfin la défaillance des élites politiques et religieuses, incapables de répondre à la crise.
Le prétendu “effondrement” maya n’est pas un événement soudain et mystérieux, mais le résultat d’un processus complexe et multifactoriel.
1. La guerre endémique : L’intensification des conflits entre cités-États, notamment la longue rivalité entre Tikal et Calakmul, a fragilisé l’ensemble du système politique. La défaite de Calakmul a provoqué un chaos régional, chaque cité cherchant à prendre son indépendance, ce qui a multiplié les guerres. Ces conflits n’étaient pas seulement pour les ressources mais aussi pour affirmer la légitimité des souverains en temps de crise.
2. Les changements climatiques : Des études paléoclimatiques ont prouvé l’existence de sécheresses extrêmes et prolongées entre 760 et 910 ap. J.-C., avec des précipitations annuelles inférieures aux 600 mm nécessaires à la culture du maïs. Une de ces sécheresses a duré 12 ans. Ces périodes de chaleur et de manque d’eau sont directement corrélées à l’augmentation des conflits.
3. La dégradation environnementale : Pour répondre à la pression démographique et aux crises, les Mayas ont intensifié leur agriculture. La déforestation pour créer des champs et produire de la chaux (pour les constructions) a eu plusieurs conséquences néfastes : érosion, appauvrissement des sols par manque de nutriments (notamment le phosphore, capté par les arbres), et une moindre régénération des terres.
4. La faillite des élites et les crises sociales : Les souverains, ou “dieux-rois”, avaient pour devoir de garantir la pluie et la prospérité. Face aux sécheresses et aux famines, leur légitimité s’est effondrée. Au lieu d’apporter des solutions, ils ont intensifié les guerres et les constructions monumentales, se déconnectant des besoins du peuple. À cela s’ajoutent des problèmes sanitaires, comme à Tikal où les réservoirs d’eau ont été contaminés par des excréments et du mercure (provenant du cinabre, pigment rouge utilisé pour peindre les temples), empoisonnant la population.
5. Un processus d’abandon, pas un effondrement : Le cas de Copan montre bien ce processus : la déforestation mène à une crise agricole, une révolte éclate et le palais royal est incendié en 850. Cependant, la cité continue d’être habitée pendant un siècle, mais avec une population réduite. La “vraie raison” de l’abandon n’est pas une disparition, mais une migration : le peuple, ne recevant plus les services attendus (eau, nourriture, sécurité) de la part des élites, a simplement quitté les centres politiques pour s’installer ailleurs.




En guise de conclusion, cette section réfute la thèse de la disparition du peuple maya. Le conférencier démontre qu’il ne s’agit pas d’un effondrement civilisationnel mais d’un abandon des centres politiques du sud, suivi d’une migration des populations vers d’autres régions, notamment le nord de la péninsule du Yucatán où de nouvelles cités prospèrent. Il souligne la résilience et la continuité de la culture maya à travers la conquête espagnole (qui dura plus de 150 ans) et jusqu’à nos jours, où elle reste vivante à travers la langue, les coutumes et l’identité.
L’analyse conclut qu’il n’y a pas eu d’“effondrement” de la civilisation maya, mais un abandon des cités-États du Classique, principalement dans les basses-terres du sud. Ce phénomène n’a pas entraîné la disparition du peuple maya, mais une migration massive des populations. Les agriculteurs et les habitants, confrontés à la défaillance de leurs élites incapables de gérer les crises climatiques et agricoles, ont simplement choisi de partir vers des régions plus propices, notamment les zones côtières ou le nord de la péninsule du Yucatán.
Cette migration a donné naissance à un renouveau de la civilisation durant la période postclassique (après 900 ap. J.-C.), avec l’essor de nouvelles cités comme Chichén Itzá ou Mayapán. La civilisation maya a donc continué d’exister et de prospérer sous d’autres formes. La conquête espagnole, débutée en 1519, fut longue et difficile, la dernière cité maya indépendante, Tayasal (Flores), ne tombant qu’en 1697, soit près de 180 ans plus tard.
Aujourd’hui, bien que la civilisation en tant que structure politique ait disparu, la culture maya est toujours vivante et dynamique. Des millions de descendants des Mayas vivent au Mexique et en Amérique centrale, conservant une forte fierté identitaire. Beaucoup parlent encore des langues mayas, comme le K’iche’, et de nombreuses coutumes, traditions culinaires et modes de vie (comme la vie communautaire tournée vers l’extérieur) persistent. L’histoire des Mayas n’est donc pas celle d’une disparition mystérieuse, mais celle d’une adaptation et d’une résilience remarquables face à des crises profondes.

a retenir ....

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