
Prisonnier des glaces, Shackleton et l'Odyssée de l'endurance; conférence du 20 Janvier 2026 par Olivier Mignon
Cette conférence retrace l’histoire extraordinaire de l’expédition impériale transantarctique (1914-1917) menée par Ernest Shackleton. Après une mise en contexte de la course au pôle Sud, le récit suit chronologiquement l’équipage de l’Endurance, de la préparation du voyage jusqu’au piège de glace, la perte du navire, la survie sur la banquise, et l’odyssée héroïque de Shackleton pour secourir tous ses hommes, illustrant un cas exemplaire de leadership face à une adversité extrême.
La conférence débute par une présentation du conférencier, un passionné d’histoire dont la carrière de guide au Mont-Saint-Michel dès 1992 lui a permis de conjuguer ses passions pour l’architecture médiévale et la mer. Devenu l’un des 30 habitants du Mont, il est également l’auteur d’une vingtaine de livres et a participé à plus de 130 croisières culturelles. Il introduit ensuite le contexte de l’âge héroïque de l’exploration polaire, qui prend son essor suite à un congrès international de géographie à Londres en 1895 appelant à explorer l’Antarctique. Contre toute attente, ce sont les Belges qui mènent la première expédition scientifique entre 1897 et 1899 à bord de la Belgica, réalisant le premier hivernage savant. Piqués au vif, les Britanniques lancent leur propre expédition menée par le capitaine Robert Falcon Scott à bord du Discovery, avec pour objectif de planter le drapeau au pôle Sud. Parmi son équipage se trouve Ernest Shackleton, un homme charismatique de la marine marchande, dont la popularité suscite la jalousie du réservé Scott, officier de la Royal Navy. Leur tentative échoue à cause du scorbut, et Scott renvoie Shackleton au Royaume-Uni. En 1907, Shackleton monte sa propre expédition avec le Nimrod mais doit faire demi-tour à seulement 180 km du pôle par manque de vivres pour assurer la survie de ses hommes. C’est finalement le Norvégien Roald Amundsen qui, à bord du navire Fram à la coque révolutionnaire, atteint le pôle Sud le 14 décembre 1911. Scott y parvient un mois plus tard, en janvier 1912, mais lui et ses quatre compagnons périssent tragiquement sur le chemin du retour, un drame qui fait de Shackleton, surnommé “le boss”, le plus grand explorateur polaire britannique encore en vie.
Après la conquête du pôle Sud, Ernest Shackleton conçoit un projet encore plus audacieux : la première traversée du continent antarctique, un périple de 2 900 kilomètres de la mer de Weddell à la mer de Ross en passant par le pôle. Il estime la durée du trajet à cinq mois. Pour financer cette entreprise colossale, il sollicite des mécènes, recevant notamment un don majeur de 24 000 livres sterling de l’industriel James Caird et 10 000 livres du gouvernement britannique. Ces fonds lui permettent d’acquérir deux navires : l’Aurora, un baleinier d’occasion acheté pour un peu plus de 30 000 livres, destiné à récupérer l’équipe en mer de Ross, et un navire neuf, initialement nommé Polaris, qu’il rebaptise Endurance en l’honneur de la devise de sa famille. Pour recruter ses hommes, Shackleton publie une annonce légendaire pour sa franchise : « Recherche hommes pour voyage périlleux. Bas salaires, froid glacial, longs mois d’obscurité complète, danger permanent, retour incertain. Honneur et reconnaissance en cas de succès ». Il reçoit 5 000 candidatures pour sélectionner finalement 26 hommes, dont des figures clés comme le capitaine néo-zélandais Frank Worsley, le fidèle et solide Frank Wilde, l’Irlandais et force de la nature Tom Crean, et le photographe australien Frank Hurley. La logistique est minutieusement préparée, avec deux ans de provisions, des vêtements adaptés, et 69 chiens de traîneau (croisements de Husky, Malamute et Samoyède). Le départ de Plymouth a lieu le 8 août 1914, malgré la déclaration de guerre, Winston Churchill ayant autorisé Shackleton à poursuivre sa mission. Après une escale à Buenos Aires, où un jeune passager clandestin de 19 ans, Perce Blackborow, est découvert, l’expédition atteint la Géorgie du Sud. Là, à la station baleinière de Grytviken, le manager norvégien Torolf Sørle exprime son inquiétude quant à la coque en V de l’Endurance, la jugeant vulnérable à la pression des glaces.
En décembre 1914, l’Endurance s’enfonce dans la mer de Weddell. Si le bateau fend d’abord la glace annuelle sans difficulté, il se heurte à une banquise de plus en plus dense en progressant vers le sud. Le 19 janvier 1915, le navire est complètement immobilisé, prisonnier des glaces. L’équipage espère une libération avec l’été austral, mais malgré leurs efforts pour ouvrir un chenal, la glace se referme constamment. Shackleton annonce alors qu’ils devront hiverner sur place. Le navire, à la dérive, devient une station d’hivernage forcée. Pour maintenir le moral durant les longs mois de la nuit polaire (de mai à juillet), Shackleton abolit les quarts et toute distinction de grade, partageant les repas avec ses hommes dans le carré surnommé “le Ritz”. La vie s’organise : chasse aux phoques et manchots, dressage des chiens, observations scientifiques et divertissements comme une mémorable partie de football sur la glace ou un bal costumé. Le photographe Frank Hurley capture des images spectaculaires du navire pris dans les glaces, dans des températures atteignant -45°C. Après des mois d’attente, en octobre 1915, la glace commence à se disloquer. L’Endurance est brièvement libéré le 14 octobre, mais se retrouve coincé 100 mètres plus loin. Le 18 octobre, la pression devient insoutenable. La coque en V du navire, comme l’avait craint Sørle, ne résiste pas à la force des glaces qui la broient lentement. Le 27 octobre 1915, face au danger imminent, Shackleton donne l’ordre d’abandonner le navire, qui commence à prendre l’eau. Les 28 hommes débarquent alors sur la banquise instable, avec leurs provisions, leurs tentes et les trois chaloupes de sauvetage.
Après l’abandon de l’Endurance, l’équipage établit un campement sur la banquise, à la dérive sur 3 000 mètres d’eau glacée. Shackleton fixe un nouvel objectif : rejoindre l’île Paulet, à 450 km, où se trouve un dépôt de ravitaillement. Ils tentent de tracter les trois lourdes chaloupes (pesant une tonne chacune) sur la surface chaotique de la glace, mais n’avancent que de 3,6 km en trois jours. Épuisés, ils établissent le “Camp de l’Océan”. Ils y restent jusqu’au 23 décembre, survivant grâce aux 4 tonnes de vivres récupérées sur l’épave de l’Endurance avant qu’elle ne sombre. Une deuxième tentative de marche s’avère encore plus démoralisante : après 5 jours et 12 km de progression, ils réalisent que la dérive de la glace les a fait reculer. Ils installent alors le “Camp de la Patience”, où ils attendront du 27 décembre au 9 avril 1916. Le moral est mis à rude épreuve, mais la discipline et le sens de l’organisation du cuisinier Charles Green, qui prépare des plats variés à base de phoque, maintiennent la cohésion. Le 9 avril, la banquise se rompt soudainement sous le camp. En une heure, les hommes embarquent dans les trois chaloupes et entament une navigation périlleuse vers l’île Éléphant, l’île Paulet étant inaccessible à cause des vents. Pendant sept jours, ils affrontent le froid, la faim, et une soif terrible, au milieu d’icebergs menaçants et de vagues déchaînées. Une nuit, une plaque de glace sur laquelle ils campent se brise, manquant de peu de noyer deux hommes. Le 14 avril, après 156 jours passés sur la glace, ils atteignent enfin la terre ferme et désolée de l’île Éléphant. Le soulagement est immense lorsque la troisième chaloupe, portée disparue dans un blizzard, les rejoint.
Sur l’île Éléphant, isolée de toute route maritime, Shackleton comprend qu’aucun secours ne viendra à eux. Il prend alors la décision la plus audacieuse de sa vie : partir chercher de l’aide avec cinq de ses meilleurs hommes (Frank Worsley, Tom Crean, le charpentier McNish, Vincent et McCarthy). Le 24 avril 1916, ils s’embarquent à bord du James Caird, une simple chaloupe de 6 mètres, pour une traversée de 1 500 km vers les stations baleinières de Géorgie du Sud. Pendant 17 jours, ils affrontent les mers les plus hostiles de la planète, les “soixantièmes rugissants”, avec des vagues de 8 mètres et des vents violents. Ils survivent à une vague scélérate et à un froid intense qui alourdit le bateau de glace. Grâce à l’incroyable talent de navigateur de Worsley, qui ne fait le point au sextant que quatre fois, ils atteignent la côte sud de la Géorgie du Sud le 10 mai. Mais l’épreuve n’est pas terminée : ils ont accosté du mauvais côté de l’île. Laissant trois hommes exténués, Shackleton, Worsley et Crean entreprennent alors l’impossible : la traversée des montagnes et glaciers inexplorés de l’île, sur 40 km, sans équipement d’alpinisme. Après 36 heures d’un effort surhumain, ils arrivent, méconnaissables, à la station de Stromness. Shackleton se présente alors à Torolf Sørle, qui le croyait mort. Immédiatement, Shackleton organise le sauvetage des 22 hommes restés sur l’île Éléphant. Après trois tentatives infructueuses bloquées par la glace, c’est à bord du remorqueur chilien Yelcho qu’il parvient enfin à les atteindre le 30 août 1916, plus de quatre mois après son départ. Miraculeusement, tous sont vivants.
Le sauvetage complet de l’équipage de l’Endurance est un triomphe, mais l’expédition n’est pas sans victimes. L’équipe de l’Aurora, chargée de déposer des caches de ravitaillement de l’autre côté du continent, a connu un sort tragique : après que leur navire a rompu ses amarres, trois des dix hommes restés à terre sont morts durant leur mission. L’ironie du destin frappe également les survivants de l’Endurance : de retour en pleine Première Guerre mondiale, beaucoup s’engagent, et trois d’entre eux, dont le marin McCarthy, meurent au combat. Le conférencier conclut en citant un dicton du monde polaire : pour la compétence, demandez Scott ; pour la rapidité, Amundsen ; mais si vous êtes dans l’adversité la plus totale, priez pour que l’on vous envoie Shackleton. Ce dernier repartira une dernière fois en Antarctique en 1921 à bord du Quest. Souffrant de problèmes cardiaques, il succombe à une crise cardiaque dans la nuit du 4 au 5 janvier 1922, à Grytviken en Géorgie du Sud. Sa veuve demande qu’il soit inhumé sur place, “au milieu des montagnes, des glaciers et des tempêtes”. Son enterrement a lieu le 5 mars 1922. Un siècle plus tard, jour pour jour, le 5 mars 2022, l’épave de l’Endurance est découverte à 3 000 mètres de profondeur, dans un état de conservation exceptionnel, bouclant de manière spectaculaire cette saga de survie et de leadership.


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